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1918 : des peuples d’outre-mer sur le front de l’Aisne

Bastien Dez

Cet article, quelque peu modifié, a été publié dans la brochure intitulée 1918, De guerre lasse, diffusée en supplément du quotidien Libération, le 11 juillet 2008.

L’année 1918 témoigne véritablement de la dimension internationale d’une guerre commencée quatre ans auparavant. Sur les terres de l’Aisne, se battent des hommes venus de multiples horizons, et particulièrement des territoires de l’Empire colonial français. Non reconnus comme citoyens, ne bénéficiant pas des mêmes droits que leurs camarades de métropole, ces coloniaux ont pourtant participé à la défense de la France.

L’Empire colonial français dans la Grande Guerre

Des terres antillaises aux îles du Pacifique, des possessions asiatiques aux territoires africains, la France dispose à la veille du conflit, du deuxième empire colonial du monde. Dès l’automne 1914, des contingents coloniaux participent aux combats livrés sur le continent européen. Aux Dardanelles en 1915, lors des batailles de la Somme et de Verdun en 1916, puis au Chemin des Dames en 1917, les coloniaux sont de tous les combats. Mais la guerre s’éternisant, la crise des effectifs exige un effort de plus en plus important dans toutes les colonies françaises où les campagnes de recrutement se succèdent. Au début de l’année 1918, à la demande de Georges Clemenceau, le député du Sénégal Blaise Diagne parvient à recruter plus de 60.000 hommes d’Afrique subsaharienne en proclamant : « En versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits. » Cette promesse, sincère, n’est toutefois pas tenue après la guerre.

Les troupes coloniales à l’épreuve du feu

Le Chemin des Dames, évoquant encore de nos jours les souffrances des hommes engagés dans l’Offensive Nivelle en avril 1917, est le théâtre de terribles combats le 27 mai 1918. Aux côtés des combattants français et britanniques, des troupes d’Afrique du Nord tentent désespérément de contenir les assauts allemands. Des détachements à pied de chasseurs d’Afrique soutiennent les efforts défensifs des unités alliées. En vain. Les Ière et VIIe armées allemandes poursuivent leurs marches fulgurantes vers Reims et Château-Thierry.

Au sein de la 10e division d’infanterie coloniale du célèbre Général Marchand, des combattants de l’Afrique occidentale française subissent la puissance de feu de l’adversaire à l’ouest de Château-Thierry. Ces tirailleurs « sénégalais » sont originaires des Etats actuels du Sénégal, de Guinée, du Mali, de Côte d’Ivoire, du Burkina, du Niger et du Bénin. Au même instant, en ce début du mois de juin, des unités formées de soldats de la Côte française des Somalis résistent difficilement aux assauts allemands, entre Noyon et le bois de Nampcel dans l’Oise. Toutefois, la formidable avancée des forces allemandes se heurte, le 15 juillet 1918, à l’étonnante résistance des armées alliées dans laquelle les troupes coloniales jouent un rôle d’importance. S’illustrant dans la défense de Reims, les Peuples d’Outre-mer participent activement aux contre-offensives françaises de l’été.

Entre Compiègne et Soissons, la Xe armée française du Général Mangin commence progressivement la libération des terres axonaises. Diverses unités « indigènes » constituent l’armée de celui qui, au printemps 1917, recevait le qualificatif infamant de « broyeur et boucher des Noirs » après le désastre de l’Offensive du Chemin des Dames. A l’été 1918, des bataillons de tirailleurs sénégalais, prennent part aux combats de la Savière, puis aux environs de Crécy-au-Mont, Champs et Blérancourt. Les chasseurs de la cavalerie d’Afrique et la division marocaine, qui forment le cœur de la Xe armée, engagent de nombreuses opérations décisives au mois d’août. A l’automne, venus des îles du Pacifique en 1915, des combattants kanak de Nouvelle-Calédonie luttent vaillamment dans les environs du village de Vesles-et-Caumont. Près d’Oulchy-le-Château, des soldats originaires de Madagascar se distinguent par de hauts faits d’armes. Evoquant l’engagement de ce 12e bataillon de tirailleurs malgaches en octobre 1918, Charles Mangin souligne les mérites de ce « bataillon magnifique ». Enfin, des Martiniquais, des Guadeloupéens et des Guyanais concourent aussi à la libération du département de l’Aisne et du territoire national.

A l’arrière du front

Cependant, des hommes originaires des colonies françaises ne partagent guère le quotidien des unités combattantes. Appartenant à des bataillons dits « d’étapes », ils remplissent généralement des missions pénibles, délicates et périlleuses. Ces travailleurs coloniaux, qui veillent à l’acheminent des matériels et des vivres, sont affectés à des travaux de manutention et participent à l’effort de guerre du pays. Au début de l’année 1918, des tirailleurs d’Afrique du Nord sont ainsi mis à disposition de la Raffinerie Say et œuvrent au bon fonctionnement de la râperie de betteraves de Cramaille. Par ailleurs, des hommes du 14e bataillon indochinois sont employés aux chargements de munitions puis, au mois d’avril, entretiennent certaines routes entre Château-Thierry et Marigny-en-Orxois. Enfin, au sein de formations sanitaires, des coloniaux dispensent les premiers soins aux combattants blessés, près des premières lignes du front.

Lendemains de Victoire

Ainsi, plusieurs milliers d’hommes, recrutés dans l’ensemble des territoires de l’Empire colonial français et soumis à une puissante discipline, tentent de survivre aux dures réalités de cette dernière année de guerre, dans le département de l’Aisne. Empreints de résolution et de résignation, ces hommes participent avec bravoure à la défense de la France et concourent à sa victoire finale, comme en témoignent de nombreuses distinctions collectives et individuelles.

De nos jours, au cœur des nécropoles nationales de l’Aisne, de nombreuses dépouilles des 85 000 victimes de la Grande Guerre originaires des colonies, reposent aux côtés de celles de combattants métropolitains. Ces liens complexes, tissés entre la France et ses anciennes possessions coloniales, nous invite ainsi à accorder à ces Peuples d’Outre-mer, la place qu’ils méritent au cœur de notre mémoire nationale.


Encadré : Les troupes coloniales et la défense de Reims

Dès le 27 mai, la Ière armée allemande attaque violemment au sud-est de Reims. Aux côtés d’unités métropolitaines, des tirailleurs sénégalais défendent courageusement le fort de la Pompelle. Pendant plus d’un mois, le 1er corps d’armée colonial du Général Mazillier résiste ainsi aux nombreux assauts de l’adversaire.

Puis le 15 juillet 1918, l’opération Friedensturm est lancée par le haut commandement allemand : la « cité des sacres » doit être encerclée et la résistance française anéantie. Un saillant se forme alors sur le front occidental, de part et d’autre de Reims. Les faits d’armes des tirailleurs sénégalais et des chasseurs d’Afrique du Nord permettent le déclenchement des contre-offensives françaises de l’été.

Jusqu’à l’automne 1918, des milliers d’hommes originaires d’Afrique occidentale française, d’Indochine, de Tahiti et de Madagascar s’associent aux combattants des armées alliées, dans la défense et la libération de Reims et de ses environs.

Le 13 juillet 1924, est inauguré à Reims un monument à la gloire des combattants des troupes d’Afrique subsaharienne. Symbole de l’engagement de l’Empire colonial français au cœur des combats victorieux de l’année 1918, ce monument est démantelé par les autorités allemandes d’occupation en septembre 1940. Un nouvel édifice, plus modeste, est inauguré en 1963 près du célèbre vignoble rémois de la Maison Pommery. Signe des temps, ceux de la décolonisation, ce monument n’est plus dédié « aux héros de l’Armée noire », mais plus prosaïquement « aux soldats africains tombés pour la défense de la liberté ».

Bastien Dez, «De l’Afrique, de l’Asie et du Pacifique, à l’Aisne», 1918, De guerre lasse, Imprimeries champenoises, Reims, juillet 2008, p. 48-49.