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Vivre et survivre dans la guerre :
souvenirs et témoignages d’indigènes

Bastien Dez

Cet article, quelque peu modifié, a été publié dans la brochure intitulée 1918, De guerre lasse, diffusée en supplément du quotidien Libération, le 11 juillet 2008.

Comparés aux multiples lettres et carnets des Poilus de la métropole, les témoignages de ceux que l’on nomme alors des « Indigènes » sont bien peu nombreux. Ne bénéficiant pas, pour la plupart, de l’enseignement républicain, ces hommes ne maîtrisent guère la langue française. Toutefois, ces quelques souvenirs témoignent de la diversité des expériences combattantes de la Grande Guerre.

En partance pour la France

Sur les côtes des territoires de l’Empire colonial français, le départ des recrues pour la métropole correspond à une rupture brutale et impressionnante dans leurs quotidiens. Des cérémonies officielles se succèdent et se mêlent à d’intenses émotions dans lesquelles se dévoilent les liens noués entre la France et l’Outre-mer. De périlleuses journées de navigation précèdent l’arrivée des troupes coloniales dans les ports du sud de la métropole. La population locale découvre des individus venus de lointains horizons ; sur des terres inconnues, ces « sujets français » rencontrent pour la première fois les habitants de France. Le tirailleur sénégalais Bakary Diallo, dans les rues de Sète en septembre 1914, témoigne de ce double jeu culturel : « Il est plus facile de s’entendre avec les enfants qui viennent à nous. Ils sont propres, mignons et attirent l’amitié tels des anges de rêve. Un peu craintifs, mais résolus, ils nous tendent leurs petites mains, que certains d’entre eux retirent tout de suite, regardant si elles ne sont pas noircies par la couleur des nôtres. » Puis, les soldats coloniaux rejoignent progressivement les ateliers nationaux et les champs de bataille, s’exposent ainsi aux terribles réalités de la guerre.

Les réalités du « monde du feu »

A l’exception des combattants de Saint-Pierre-et-Miquelon, les « Indigènes » sont originaires de pays méditerranéens et tropicaux ; ils éprouvent ainsi de réelles difficultés à s’acclimater aux rigueurs des hivers européens. Ces souffrances se manifestent notamment par de multiples cas d’engelures, d’épidémies et de maladies pulmonaires. « Ici, il fait très froid et la vie matérielle est extrêmement pénible. (…) On se bat depuis plus de deux ans et je ne sais quand cela finira pour nous permettre de retourner chez nous. Actuellement, les deux nations se battent sans répit jour et nuit et il y a beaucoup de misère, nous souffrons. » A l’hiver 1916, dans ces écrits interceptés par le contrôle postal, un Annamite exprime ses souffrances quotidiennes et sa profonde lassitude d’un conflit qui s’éternise.

L’absence de permissions permettant aux « Indigènes » de revoir leurs proches, suscitent une profonde tristesse. Cette nostalgie, intimement liée aux douloureuses expériences de la guerre, provoque des suicides et certaines tentatives de mutilation. Dans une lettre écrite à son père à l’automne 1916 et saisie par la censure militaire, un combattant d’Afrique du Nord exprime cette déchirante existence : « Je te supplie mon Dieu de nous sauver, de faire cesser notre éloignement de notre famille et de nous ramener chez nous au cours de cette année malheureuse. »

Pourquoi et comment ont-ils « tenu » ?

Soumis à une stricte et rigoureuse discipline, les soldats originaires de l’Empire colonial français ont combattu par nécessité et par résignation. Ils se sont montrés d’une solidité et d’un loyalisme remarquables. Par ailleurs, la méditation, le souvenir des leurs, la fraternité d’arme, les rites et les croyances semblent autant d’instants précieux au quotidien de ces combattants. Ces forces morales, associées quelquefois à un attachement sincère à la France, permettent à ces hommes de « s’échapper » du monde de la guerre. Elles les aident également à oublier pour un temps, les difficultés d’un conflit qui n’était guère le leur.

Bastien Dez, «Les deux nations se battent jour et nuit et il y a beaucoup de misère», 1918, De guerre lasse, Imprimeries champenoises, Reims, juillet 2008, p. 50.

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